
Cahiers de Voronej. L'exil à Voronej
Le « miracle de Voronej », ce sont ces trois cahiers d'écolier dans lesquels, le poète russe Ossip Mandelstam (1891-1938), isolé, malade, privé de droits, se sachant condamné par la terreur stalinienne qui l'a relégué dans cette petite ville universitaire entourée des plaines immenses où affleure la terre noire, a noté les poèmes qui célèbrent une dernière fois avec force le pouvoir de la seule arme qui lui est laissée : « le remuement des lèvres », le souffle de son chant.
Pour la présente édition (bilingue) de ces poèmes, Jean-Claude Schneider, a préfacé et révisé sa traduction précédemment parue en 2018 dans les Oeuvres complètes de Mandelstam. Le volume est complété par les notes et commentaires d'Anastasia de La Fortelle et, en annexe, par le précieux témoignage de Natalia Chtempel : « Mandelstam à Voronej ».
Je chante quand moite est la gorge, l'âme sèche,
regard humide assez, conscience sans ruse.
Le vin est-il salubre, et salubres les outres,
et dans le sang les ondoiements de Colchide ?
Ma poitrine, oppressée, et sans langue, se tait :
ce n'est plus moi qui chante - mon souffle chante -
l'ouïe dans le fourreau des montagnes, tête sourde.
Chant désintéressé se suffit à lui-même,
joie pour les amis, poix pour les ennemis.
Un chant borgne qui a poussé dans la mousse -
monodique offrande d'une vie de chasseur
qu'on chante à cheval en chevauchant les crêtes,
en maintenant libre, sans entrave, le souffle,
ayant un seul souci : conduire à la noce,
sans péché, vertueusement, les fiancés...
Largeur : 11.0 cm
Epaisseur : 1.4 cm